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Désiré François Laugée : Documents Annexes

Le Grand Prix de Rome de 1846

Séance extraordinaire du jeudi 30 avril 1846
Programme du premier concours d'essai de peinture.

Etaient présents MM. Blondel, Paul Delaroche, Drölling, Picot, Heim, Abel de Pujol, Hersent, Couder, Huvé, Ramey.

Aujourd'hui 30 avril 1846, à sept heure précises du matin, la section de peinture de l'Académie réunie à MM. les membres du bureau s'est assemblée dans la salle de l'Ecole royale des beaux-arts à l'effet de choisir le sujet de l'esquisse pour le premier concours d'essai.
Parmi les sujets proposés, trois sont choisis au scrutin. Ce sont :

  1. Andromaque
  2. La maladie d'Alexandre
  3. Jacob bénissant les enfants de Joseph

Les trois sujets sont tirés au sort qui décide en faveur de Jacob bénissant les enfants de Joseph.
Le sujet rédigé est transmis aux concurrents à neuf heures par deux des membres qui viennent rendre compte de leur mission à l'assemblée.


Bénédiction des enfants de Joseph par Jacob
Quelque temps après, on avertit Joseph que son père était plus malade et ayant pris avec soi ses deux fils Manassé et Ephraïm, il l'alla voir.
Jacob lui dit qu'il adoptait ses deux fils Manassé et Ephraïm et qu'ils seraient dans sa famille comme Ruben et Siméon. Après cela, il fit avancer les deux fils de Joseph, il les embrassa et les bénit ; et mettant ses mains sur leur tête, Joseph remarqua qu'il avait mis la gauche sur la tête de Manassé quoiqu'il fut l'aîné et la droite sur Ephraïm qui était le cadet. Joseph voulut lui ôter. Mais Jacob lui dit qu'il savait parfaitement ce qu'il faisait, que Manassé serait père d'un grand peuple, mais qu'Ephraïm serait plus puissant.
Nota : Joseph avait environ quarante-huit ans et ses fils seize à dix-huit. Il résulte de la position des deux enfants de Joseph que Jacob a dû croiser les bras.

Séance extraordinaire du samedi 2 ma 1846
Peinture, jugement du premier concours d'essai.

Etaient présents MM. Hersent, de Pujol, Blondel, Couder, Picot, Paul Delaroche, Drölling, Heim, Garnier, Ramey, Huvé.

Aujourd'hui 2 mai 1846, à dix heures et demie du matin, la section de peinture réunie à MM. les membres du bureau s'est assemblée dans la salle d'exposition de l'Ecole royale des beaux-arts pour procéder au jugement du premier essai du concours du grand prix de peinture historique.
M. le président désigne deux commissaires pour vérifier si les esquisses sont dans les dimensions exigées par le règlement.
[...] Elèves se sont présentés au concours [...] ont laissé des esquisses.
Le sujet est : Bénédiction des enfants de Joseph par Jacob.
M. le président met aux voix la question : y a-t-il lieu à admettre au second essai ? Oui à l'unanimité.
Plusieurs scrutins consécutifs classent ainsi les élèves admis au second essai :

  1. M. Gambard, élève de M. Signol
  2. M. Crauk élève de M. Picot
  3. M. Gérôme élève de MM. Delaroche et Gleyre
  4. M. Duveau élève de M. Cogniet
  5. M. Tourte élève de M. Drölling
  6. M. Lenepveu élève de M. Picot
  7. M. Picou élève de M. Delaroche
  8. M. Boulanger élève de MM. Delaroche et Jollivet
  9. M. Housez élève de M. Picot
  10. M. Barrelon élève de M. Gleyre
  11. M. Célestin Blanc élève de MM. Delaroche et Gleyre
  12. M. Deligne élève de MM. Delaroche et Drölling
  13. M. Laugée élève de M. Picot
  14. M. Clément élève de MM. Delaroche et Gleyre
  15. M. Magaud élève de M. Cogniet
  16. M. Jobbé-Duval élève de M. Delaroche
  17. M. Timbal élève de M. Drölling
  18. M. Maillot élève de M. Drölling
  19. M. Baudry élève de M. Drölling
  20. M. Voillemot élève de M. Drölling

Séance Extraordinaire du samedi 23 mai 1846
Jugement du deuxième essai au grand prix de peinture.

Etaient présents MM. Garnier, Hersent, Huvé, Delaroche, Drölling, Heim, Picot, Blondel, Couder, Ramey.

Aujourd'hui samedi 23 mai 1846, à une heure après midi, la section de peinture réunie aux membres du bureau de l'académie s'est assemblée dans la salle d'exposition de l'Ecole royale des beaux-arts pour procéder au jugement du deuxième concours d'essai pour le grand prix de peinture historique.
Lecture faite des articles du règlement qui concernent ce jugement, deux commissaires sont nommés pour vérifier si les toiles sont dans la mesure prescrite. Il résulte de leur rapport que les figures exposées sont sur des toiles conformes à la dimension prescrite par le règlement.
On décide d'abord, par la voie du scrutin, qu'il y a lieu d'admettre des concurrents au concours définitif, à l'unanimité.
Le scrutin range ensuite ces concurrents admis au nombre de dix dans l'ordre suivant :

  1. M. Crauk élève de M. Picot
  2. M. Gambard, élève de M. Signol
  3. M. Lenepveu élève de M. Picot
  4. M. Deligne élève de MM. Delaroche et Drölling
  5. M. Tourte élève de MM. Drölling et Delaroche
  6. M. Duveau élève de M. Cogniet
  7. M. Boulanger élève de MM. Delaroche et Jollivet
  8. M. Magaud élève de M. Cogniet
  9. M. Jobbé-Duval élève de M. Delaroche
  10. M. Laugée élève de M. Picot

[...] Laugée, peintre candidat au grand prix de paysage historique de 1845 et au grand Prix de Peinture de 1846.

Sybille Bellamy-Brown - Procès verbaux de l'Académie des Beaux-Arts publiés sous la direction de Jean-Michel Leniaud - 1845-1849

Ce concours est ainsi commenté :

Concours pour les prix de Rome.

Programme

MALADIE D'ALEXANDRE

L'Académie des Beaux-Arts s'est montrée d'une indulgence excessive à l'égard de la gravure; elle a accordé deux prix un premier et un second ce n'est pas tout-à-fait deux, mais un prix de trop. L'Académie, peut-être, a pensé que cette double récompense relèverait la gravure et stimulerait le zèle des jeunes gens. Le mal n'est pas là. Il remonte plus haut. Il n'en faut pas moins tenir compte à l'Académie de ses bonnes intentions, si le mobile qui l'a dirigée dans sa décision est celui que nous supposons.

Voici le jugement de l'Académie

Premier grand prix M. Joseph-Gabriel Tourny, né à Paris, âgé de 29 ans, élève de M. Martinet.

Second grand prix M. Auguste Lehmann, de Lyon, âgé de 27 ans, élève de M. Henriquel-Dupont.

Le concours de peinture offre un spectacle assez singulier; il v a dix concurrents. Sur les dix compositions deux sont des plus remarquables, trois autres d'un ordre inférieur, les cinq dernières ne peuvent soutenir de comparaison avec les premières.

Le sujet, quoique puisé dans la machine à sujets, était assez beau à traiter, mais présentait aux élèves ces difficultés qui sont inhérentes à sa nature. Toujours du grec, du romain ou de l'hébreu. On n'en sortira jamais. Depuis le commencement de ce siècle, c'est-à-dire depuis quarante-six ans depuis M. Granger, qui date de 1800, et nous ne parlons pas de ses prédécesseurs, jusqu'à M. Benouville, tous les grands prix de Rome exposés dans la même salle où les candidats nouveaux viennent, à leur tour, soumettre leurs ouvrages au jugement du public, offrent cette excessive  variété. C'est quelque chose que d'avoir trois cordes à son arc et de pouvoir ainsi passer de la Grèce a l'Italie antique, de l'Italie à la Judée. Mais, quel que soit le charme de cette variété, on ne ferait pas mal cependant d'en étendre le cercle jusqu'aux Italiens modernes et aux Français ils ont des types assez beaux pour aiguillonner la verve de jeunes artistes. L'Académie n'entend pas de cette oreille-la. Et puis que deviendrait la machine à sujets, cette machine qui a pris naissance avec l'Académie? soit dit sans mauvaise allusion. Ne doit-on pas respecter la vieillesse, les anciens usages? Il est si doux de se reposer tranquillement quand le hasard est là pour vous éviter tout souci. A quoi bon méditer, discuter des sujets plus en harmonie avec les mœurs et les goûts de l'époque? Cela n'ajoutera pas une ligne de talent a celui qui n'en a pas, non mais cela a le très grave inconvénient de paralyser les moyens de celui qui en a. Nous ne parlons pas à la légère. M. Duveau qui, pendant cinq ou six années, a été obligé de faire céder ses convictions aux exigences de l'Académie, en est un exemple à citer entre mille. Toutefois, cette année, M. Duveau a su, parce qu'il est un artiste de talent et surtout un artiste d'un grand avenir - s'il ne se laisse pas entrainer par sa facilité et ne sacrifie les excellents principes de son maître aux principes d'une école qui n'en vue que le côté spéculatif et lucratif de la peinture - se soumettre aux lois de l'école, sans renoncer à son originalité.

On a donc mis en mouvement la machine à sujets, et après une quinzaine de tours, la main innocente du plus innocent ou du plus jeune des académiciens, de M. Duret, sans doute, a tiré de la roue la Maladie d'Alexandre, et la Maladie d'Alexandre a été mise au concours. Va donc pour cette maladie, renouvelée des Grecs comme le noble jeu d'oie, rapprochement qui milite d'une manière excessivement flatteuse pour la susdite machine.

Tout le monde sait, ou du moins tout le monde est censé savoir, et il n'est permis a aucun des élèves de l'ignorer, car il est à l'Ecole des Beaux-Arts une chaire du haut de laquelle on leur enseigne, ou du moins aussi l'on est censé leur enseigner, l'histoire ancienne, et l'histoire grecque est bien de l'histoire ancienne, et très ancienne même; tout le monde sait, disons-nous, qu'Alexandre étant dangereusement malade, suivant les uns par suite de ses fatigues, suivant les autres pour s'être baigné dans le Cydnus, dont l'eau était aussi froide que la glace, prit des mains de son premier médecin une potion au moment où on lui annonçait que ce médecin, Philippe d'Acarnanie, gagné par les riches présents de Darius et par des promesses plus brillantes que les présents, le trahissait, et but tout d'un trait cette potion sans laisser parâtre la moindre émotion. Dans la crainte que les élèves aient oublié ce passage de la vie d'Alexandre, l'Académie le leur a rappelé, en empruntant à Plutarque, ou plutôt à la traduction de Plutarque par Amiot, les détails nécessaires pour faciliter plus parfaitement l'intelligence du sujet.

"C'était, dit Plutarque, un spectacle admirable, et pour ainsi dire un coup de théâtre, que de voir en même temps Philippe lire la lettre et Alexandre boire la potion médicinale. Alexandre, avec un visage riant et satisfait, témoignait à son médecin la confiance qu'il avait en lui; et Philippe, s'indignant contre cette calomnie, tantôt prenait les dieux à témoin de son innocence, et tendait les mains au ciel; tantôt se jetait sur le lit d'Alexandre, le conjurant d'avoir bonne espérance et de s'abandonner à lui sans rien craindre."
Sans avoir le charme de la naïveté de la traduction d'Amiot,  cette citation est peut-être plus claire, et nous l'avons préférée au vieux texte donné par l'Académie.

Tel est donc le sujet que MM. Crauk, Gambard, Lenepveu, Deligne, Tourte, Duveau, Boulanger, Magaud, Jobbé-Duval et Laugée avaient à traiter et qu'ils ont traité, si non avec bonheur, du moins avec le désir de bien faire.

Le contraste de la noble confiance d'Alexandre et de l'indignation de Philippe était de nature à exciter l'émulation; il permettait de montrer que les travaux n'avaient pas été infructueux. Et en effet, le sujet rentrait dans les conditions de l'enseignement académique un sujet grec, abandonné à des jeunes gens élevés dans la crainte des dieux grecs et dans l'étude de l'antique. Admirable de grandeur d'âme, cette scène était, pour de jeunes imaginations qui croient encore aux vertus des rois, une occasion de déployer la puissance instinctive des beaux caractères.

L'ensemble du concours a cela de particulier qu'il n'a pas la monotonie d'habitude. Chacun a marché a sa guise, les uns de leur propre mouvement, les autres en se réglant sur les maîtres modernes; ces derniers ont oublié que ce n'est pas la manière de tel ou tel artiste célèbre que l'Académie demande, mais la manière individuelle de chaque concurrent. Cette variété est du reste un moyen d'apprécier plus aisément leurs tendances à tous et sans porter le cachet de l'antiquité, le concours dénote qu'ils se sont inspirés des modèles qui sont au Musée des Antiques.

Magnus Alexander, corpore parvus erat.

Alexandre était donc de taille petite, son cou penchait un peu sur l'épaule gauche. Ses )eux respiraient la douceur. Il avait la peau très blanche, et cette blancheur était relevée par une teinte d'incarnat plus marquée sur son visage et sur sa poitrine que dans le reste du corps. Plutarque ne donne pas d'autres détails sur la constitution physique d'Alexandre; mais ces détails étaient suffisants pour dessiner cette figure historique, la plus grande de celles de la vieille Grèce.

Quand un caractère, quand un type sont connus, il est du devoir d'un artiste de les respecter. Dans la Maladie d'Alexandre, Alexandre étant le personnage principal, bien que son médecin Philippe se place au même niveau que lui pour l'intérêt, on s'attendait a voir celui qui déjà avait soumis la Phénicie et la Cilicie, passé le Granique, et battu une première fois Darius et l'armée innombrable des Perses, représenté tel que les historiens l'ont dépeint il n'en a pas été ainsi. A l'exception de M. Crauk, tous ont fait d'Alexandre un jeune homme d'une grande taille. A l'exception de M. Duveau, de M. Gambart et de M. Boulanger, les autres n'ont pas indiqué le léger mouvement du cou vers l'épaule gauche. C'est là une faute contre la vérité. C'était une difficulté que de conserver ce défaut sans nuire à la grâce, a la beauté du corps; mais une raison de plus pour s'attacher à la vaincre. L'artiste, d'un talent réel, se révèle par ce respect pour les traditions. Alexandre n'a donc été pour les concurrents qu'une figure de convention, tout comme celle de Philippe son médecin. Chacun les a rendus, l'un et l'autre, le mieux qu'il a pu, cela est à supposer, quoique le succès n'ait pas répondu à leurs efforts. Nous prendrons donc ces figures comme elles sont, et non pas pour ce qu'elles devraient être. Il y aurait bien une petite chicane à faire sur la nature de l'architecture. La scène se passe en Cilicie, et on l'a oublié! Beaucoup de maîtres auraient fait comme les élèves. On ne peut se montrer trop exigeant sous ce rapport. D'ailleurs on n'enseigne pas à l'École des Beaux-Arts l'archéologie proprement dite. Cela viendra peut-être quelque jour, quand on s'occupera de régulariser l'enseignement et d'arrêter le débordement qui menace de tout envahir, en portant le coup de grâce a l'art déjà si malade par l'incurie de l'administration supérieure.

Nous avons dit tout-à-l'heure qu'il y avait au concours deux œuvres hors de ligne ce sont celles de M. Duveau et de M. Gambard. La lutte pour le grand prix est engagée entre ces deux Messieurs, et bien qu'à nos yeux la supériorité de M. Duveau ne puisse être contestée, il y a tant de belles tant de bonnes qualités chez M. Gambard, que le doute entrera peut-être dans l'esprit des juges et nécessitera un scrutin de ballotage. M. Duveau est un coloriste qui écoute plutôt l'inspiration de la nature que celle de la science: chez M. Gambard, la science étouffe presque l'inspiration. Le premier est plein de jeu, de nerf; l'autre, de douceur, de mélancolie. Celui-ci a de la poésie racinienne dans l'âme celui-là, de la cornélienne.

M. Duveau a de la puissance et du style, mais son style est à lui. M. Gambard, son style, c'est dans l'étude des maîtres qu'il l'a trouvé: il n'est pas instinctif. A force de patience et de laborieuses veilles, il est arrivé à maîtriser son pinceau, et une fois maître de son pinceau, il a produit des tons fins, une pureté de contours, une suavité de modelé, qui, aux yeux des membres de l'Institut, seront peut-être un motif de préférence sur la fougue chaleureuse et l'entraînement de M. Duveau. M. Gambard procède en ligne directe de Girodet; il a même puisé dans Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxès, quelques-uns de ses personnages; il n'a pas la sécheresse de ce maître, mais les bonnes qualités. M. Duveau ne procède que de lui toutefois, on sent dans sa couleur quelque chose de celle de M. Delacroix, quelque chose aussi de celle de M. Couture; mais elle n'est pas sale, terne, cadavéreuse, comme celle de M. Delacroix plâtreuse, comme celle de M. Couture. M. Duveau, on le comprend, a observé le coloris de ces deux artistes, mais en homme intelligent et habile, ne prenant à l'un et à l'autre que ce qu'ils ont de bon pour se créer une couleur solide, brillante et vraie. Pendant six années, M. Duveau a eu à combattre pour faire plier ses convictions aux exigences académiques;ça été pour lui une rude lutte l'essence de son talent le porte vers la nature et non vers la convention. Le moyen de parvenir est celui qu'il a pris, c'est-à-dire, ça été de se rapprocher de ces exigences, sans cesser d'être lui on lui saura, sans doute, gré de ces combats; les juges le prendront vraisemblablement en considération, car c'est là une déférence d'autant plus louable, qu'elle est rare. M. Gambard nourri dans les principes de l'École, a eu beaucoup moins de peine à se façonner à la loi commune; mais ce qu'il y a de bon en lui, c'est cette précieuse recherche qui ne lui fait rien négliger ni rien sacrifier, tout en ne donnant pas cependant à tout une valeur égale.

Une qualité distingue particulièrement les deux compositions de MM. Duveau et Gambart, c'est une vapeur aérienne entourant chacun de leurs personnages, les détachant les uns desautres, donnant de la profondeur au palais et remplissant l'espace de la salle où se passe la scène. Ce qu'ils ont encore de commun, c'est l'habileté avec laquelle la lumière, tombant en plein sur le personnage principal, se répand graduellement sur les autres personnages. C'est encore le lien d'intérêt qui les
rattache tous au même personnage principal. Pas de distraction, d'acteurs épisodiques, de chevilles, si l'on peut s'exprimer ainsi. Chaque individu concourt au drame, et l'attention est captivée par le mouvement si émouvant de, la grandeur d'âme d'Alexandre et de l'indignation de Philippe, en apprenant les soupçons odieux qu'on voulait faire planer sur lui.

Nous venons de faire la part de la louange, reste maintenant celle de la critique il ne faut pas croire que les deux tableaux en question soient irréprochables. Mais tout en félicitant MM. Duveau et Gambart de leurs travaux, tout en faisant des vœux pour que l'Académie les couronne l'un et l'autre, ou que le ministère renouvelle le précédent de l'an passé, en créant une pension spéciale pour celui des deux qui ne sera pas l'élu de l'Académie, nous ne devons pas taire les parties faibles de leurs ouvrages.

Commençons par celui qui a nos sympathies les plus vives, par M. Duveau. Alexandre, étendu sur son lit de souffrance, occupe le centre du tableau; rien ne le cache à l'œil du spectateur. Un de ses serviteurs le soutient. Il a bu la potion; il tend la coupe à un de ses courtisans placé près du pied du lit, et s'avançant pour la recevoir. A sa gauche est Philippe, debout. Il vient de lire la dénonciation, et sur ses traits se peignent l'expression de l'indignation et cette d'une conscience qui n'a rien à se reprocher. Alexandre tourne ses yeux vers son médecin, et, dans son regard, perce un sentiment qui va a l'âme. Ce sentiment n'est pas, si l'on veut, celui de la confiance; mais c'est quelque chose indéfinissable qui remue, agite, attache, sans cependant s'accorder avec le caractère du héros. On prendrait Alexandre plutôt pour un martyr soumis avec résignation à la volonté du ciel que pour un roi chevaleresque, redoutant moins la mort que la trahison. Alexandre, tout couché qu'il est, annonce une taille élancée et beaucoup trop grande. Quelques personnages complètent l'ensemble de la scène; mais dans le nombre, il y en a un, celui entre Alexandre et Philippe, qui a la chair et la chevelure d'un ton rouge inexplicable. Il est impossible que la lumière du soleil produise une exagération semblable, et encore plus impossible que ce soit là l'effet de la réflexion de la robe de Philippe, qui est d'un rouge encore plus vif. On le dirait éclairé par une fournaise des plus ardentes. Le haut du bras de l'homme, qui soutient Alexandre, est d'une largeur insupportable a l'œil. Quel que soit le point de vue sous lequel M. Duveau ait envisagé son modèle, il a été trompé dans la perspective. Un dernier reprocher à adresser M. Duveau, et ce reproche, à l'exception de M. Jobbé-Duval, tous les concurrents le méritent, c'est le costume adopté pour les personnages principaux; ils ont la plupart plutôt l'air de patricien en toge de ville que de guerrier. On était en campagne, et bien qu'on ne fût pas là sur un champ de bataille, on ne devait pas perdre de vue cette agitation militaire, qui nécessairement évoluait l'emploi des longues robes et des manteaux amples. Quelques concurrents ont bien introduit dans leur composition des soldats; mais ces soldats ne sont que des personnages secondaires.

Ces défauts signalés, on ne saurait assez revenir sur l'intérêt de la scène, sur l'expression des physionomies, sur le brillant d'un excellent coloris et sur les autres qualités qui distinguent à un haut degré M. Duveau. Du reste, rien ne nous surprend de la part de celui qui avait traité avec tant de bonheur, au Salon dernier, le Lendemain d'une Tempête sur les côtes de la Bretagne.

Comme M. Duveau, M. Gambard a composé sa scène avec beaucoup d'adresse, mais il n'en a pas compris toute la beauté. Alexandre, étendu sur son lit, vient également de boire la potion. Le poids de la coupe a entraîné son bras droit. De la main gauche, qu'on lui soutient, il a l'air de pardonner à Philippe, agenouillé devant son lit, et qui semblerait implorer ce pardon sans l'indignation écrite sur sa figure. Alexandre, en outre, est trop faible, trop abattu. En un mot, on pourrait le prendre pour un mourant profitant de ses derniers instants pour bénir son vieux père. Ce n'est pas ainsi qu'Alexandre, avec sa bouillante impétuosité, sa noble confiance et sa grandeur d'âme devait être représenté. Quelle que fût la gravité de sa maladie, on devrait reconnaître ce feu, cette énergie qui n'abandonnent jamais les âmes aussi fortement trempées que la sienne. Le grand-prêtre, qui se tient au pied de la statue, a l'apparence d'un spectre.

MM. Duveau et Gambard, ayant l'un et l'autre, remporté chacun un second prix aux concours précédents, le premier prix est celui auquel ils aspirent tous deux. Puisse le précédent de l'an passé avoir une seconde répétition!

Apres ces deux messieurs, il faut placer immédiatement M. Crauk. De tous les concurrents, c'est lui qui aie mieux compris Alexandre au moral comme au physique. Il y a dans le mouvement du bras qui tient la coupe vide, dans la physionomie et surtout dans le regard d'Alexandre, une intelligence et une expression des plus heureuses. Le jeune artiste qui interprète ainsi une scène aussi belle est capable d'aller loin lorsqu'une longue pratique lui aura permis de donner plus d'ampleur à sa touche. Philippe n'est pas aussi bien traité qu'Alexandre les doux vieillards, debout derrière le lit d'Alexandre, sont trop cassés et trop âgés pour être les compagnons d'un jeune roi; les deux soldats du fond à gauche ne se rattachent pas assez à l'action principale; mais tout ceci n'est qu'un manque d'expérience, et M. Crauk n'en est pas moins digne de l'intérêt que Valenciennes, sa ville natale, n'a cessé de lui témoigner. C'est ainsi qu'on acquitte une dette de reconnaissance. Quelque soit le sort qui l'attende dans le concours, il aura du moins, s'il échoue pour le second prix, ce qui ne nous paraît
pas présumable, la satisfaction de n'avoir rien épargné pour réussir.

M. Lenepveu n'a pas retrouvé cette bonne, cette ancienne inspiration qui lui a valu un second prix. Le sujet ne lui allait pas. Il en est convenu. Mécontent de son œuvre, il la déprécie trop, cas elle n'est pas dépourvue de qualités. Son Alexandre est, à la mérité, fort insignifiant. Philippe cède trop à un mouvement de colère qui semble lui faire jeter le gant à un adversaire inconnu; les spectateurs ont trop l'air d'accepter le défi ce n'est pas une scène touchante et pathétique, mais ces défauts sont rachetés par des détails habilement rendus.

M. Magaud est tout l'opposé de M. Lenepveu. Lui, il est enchanté de son œuvre. Le public n'a pas été de cet avis. Indépendamment de l'Alexandre qui est très commun, du médecin, qui l'est encore plus, les autres personnages, mieux exécutés à la vérité, ne sont que des réminiscences pillées à gauche et à droite, chez Girodet, chez M. Horace Vernet et ailleurs. Il n'y a dans cette œuvre rien d'original que la trivialité du médecin.

La Stratonice de M. Ingres était trop présente au souvenir de M. Jobbé-Duval. Étudiez les maîtres, Messieurs, mais ne les copiez pas. M. Jobbé-Duval a fait un pastiche et un pastiche maladroit. Toutefois, il ne faut pas croire cette œuvre dépourvue de talent: au contraire, il yen a beaucoup; mais tout le talent disparaît devant l'idée qu'on a une imitation servile devant les yeux. La jeune fille qui s'appuie sur une autre jeune fille, est une délicieuse création d'une suavité toute charmante qui atteste ce que peut faire M. Jobbé-Duval, quand il suivra ses seules inspirations, comme il les a suivies dans les différents salons ou Il a exposé. Ce qu'il y a de plus désagréable dans ce tableau, ce sont tes eux bleus et les chevelures d'un blond hasardé et d'un rouge non hasardé de presque tous les personnages. Les hommes des contrées méridionales sont d'une nature toute différente. On ne sait donc pas pourquoi M. Jobbé-Duval s'est lancé, de gaîté de cœur, dans une telle voie. Son tableau est, du reste, fort bien composé et donne, plus que tous les autres, l'idée d'une jeune royauté au milieu d'un camp et de la vie militaire.

L'œuvre de M. Boulanger, assez bien conçue, est dessinée d'une manière satisfaisante, mais l'expression de la figure du médecin et de celle de l'esclave qui soulève Alexandre est commune. Le cou d'Alexandre est d'une longueur démesurée. La nuance jaunâtre des chairs ne donne aucune idée de la blancheur du héros macédonien. On peut être fort gravement malade sans pour cela rien perdre de sa couleur naturelle. L'esclave, assis au pied du lit, est un morceau remarquable qui compense très avantageusement les parties faibles.

Il y a du mouvement, de l'animation dans le tableau de M. Laugée. Alexandre est exécuté avec sentiment et avec intelligence. Les personnages sont habilement groupes autour de lui, mais leurs physionomies sont presque toutes repoussantes. Les ombres, généralement trop noires et trop dures, répandent sur le tableau une teinte sombre qui nuit on ne peut pas plus à l'ensemble.

De M. Tourte et de M. Deligne, nous parlerons seulement  pour mémoire. Leurs œuvres sont les plus faibles du concours, et avec toute la bonne volonté possible, nous ne voyons rien à y louer. Cependant, M. Tourte a quelques bonnes intentions; ses figures ne manquent pas d'étude, mais de relief; on dirait des découpures collées sur un fond rouge, vert, blanc, bleu, réunion discordante de couleurs qui ferait douter de la nature de ce fond bizarre. M. Deligne ne s'est pas donné la peine de nuancer ses ombres, de modeler ses demi-teintes il a campé du noir plus ou moins épais, et tout a été dit. Son Monsieur, assis dans un fauteuil, a sur la face une plaque de nous ne savons quelle  couleur, qui a l'air d'un véritable emplâtre. Nous ignorions que les soieries à ramages à fond jaune et à dessin blanc du siècle de Louis XIV étaient déjà connues et en usage du temps d'Alexandre : M. Deligne nous a tiré de notre ignorance. Qu'on dise après cela qu'on n'apprend rien à l'École ! La science des anachronismes est-elle à dédaigner? Il paraît que non.

Résumons-nous. A notre sens, MM. Duveau et Gambard méritent chacun le premier prix et M. Crauk le second. Le jugement de l'Académie viendra-t-il nous donner gain de cause?
Nous le désirons pour les concurrents.

Le 27 septembre 1846. Journal des artistes, 1846.

Documents de Désiré François Laugée

 
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