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Désiré François Laugée : Documents Annexes

Le Grand Prix de Rome de 1845

Séance extraordinaire du samedi 24 mai 1845.
Paysage historique, jugement du deuxième essai.

Etaient présents MM. Bidault, Picot, Drölling, Garnier, Granet, Hersent, Blondel, Delaroche, Abel de Pujol, Couder, Ramey, Raoul-Rochette.

Aujourd'hui à une heure de l'après-midi, les membres de la section de peinture de l'Académie réunis à ceux du bureau se sont assemblés dans la salle d'exposition de l'Ecole royale des beaux-arts pour procéder au jugement du deuxième concours d'essai du grand prix de paysage historique.
Deux commissaires sont chargés de vérifier si les études peintes sont conformes aux esquisses et si les toiles sont dans les mesures prescrites. Leur rapport est affirmatif sur ces deux points aussi bien que sur la figure peinte et sur le dessin de perspective qui ont été livrés par tous les concurrents suivant les conditions exigées par le règlement.
On procède par la vie du scrutin à décider la question s'il y a lieu à admettre au concours définitif et la réponse est affirmative à l'unanimité.
Les concurrents admis au concours définitif sont ensuite rangés parle résultat d'autant de scrutins individuels à la majorité absolue des suffrages dans l'ordre suivant :

  • M. Lecointe élève de M. Picot
  • M. Bénouville élève de M. Picot
  • M. Laurens élève de M. Delaroche
  • M. Bouret élève de MM. Rémond et Cogniet
  • M. Teutaud élève de M. Picot
  • M. Bellet élève de M. Bertin
  • M. Laugée élève de M. Picot
  • M. Grenet élève de M. Couder

Sybille Bellamy-Brown - Procès verbaux de l'Académie des Beaux-Arts publiés sous la direction de Jean-Michel Leniaud - 1845-1849

Rapport sur le Grand-Prix de Rome de 1845 :

 

CLOTURE DES TRAVAUX ACADÉMIQUES
Pour l'année 1845
Concours pour les Prix de Rome
Paysage historique
Programme
Ulysse chez les Phéaciens

Le public, en visitant l'exposition des prix de Rome, a été, comme nous, frappé de la faiblesse du  concours. Sans doute, le paysage historique n'est pas facile à aborder, surtout quand on songe aux grands maîtres qui, comme Poussin et Claude Lorrain, l'ont traité avec une si haute perfection; mais entre la perfection et la faiblesse, il est plus d'un échelon qu'on peut franchir.

Si nous cherchons la cause de cette faiblesse afin de ne pas jeter incessamment la pierre aux jeunes gens qui débutent dans la carrière, et ne pas les porter au découragement, nous dirons tout d'abord que nous ne connaissons pas l'île des Phéaciens, que les concurrents ne la connaissent pas plus que nous et le public, et qu'enfin les juges qui auront à prononcer sur le concours, n'ayant pas été assez heureux pour l'apercevoir, seront fort embarrassés de décider si la copie ressemble à l'original. Et le moyen, nous le demandons, de rendre une nature inconnue! le moyen de se prononcer avec impartialité dans une cause qu'on ignore! C'est absolument l'aveugle qui juge des couleurs.

L'île des Phéaciens est comme un songe, comme un rêve pour nous notre cerveau doit donc pimenter. Nous n'avons vu, les uns ou les autres, ni son soleil plus ou moins ardent, ni ses montagnes plus ou moins arides ou escarpées, ou rocailleuses, ni sa faible ou puissante végétation, ni ses sites sauvages, gracieux ou pittoresques, ni enfin la mer bleue qui l'environne. Nous sommes donc parfaitement libres de tout supposer, comme il a été permis aux concurrents de tout inventer. Dès lors, c'est le caprice de notre imagination qui déterminera notre jugement, comme un pareil caprice a guidé les élèves dans leurs travaux.

Oh la belle chose, en vérité qu'un système qui répugne au simple bon sens! N'avons-nous donc pas de paysages en France ? et, sans aller bien loin, aux portes. mêmes de Paris, il y en a de tous les caractères. N'avons-nous donc pas une histoire de France, variée à l'infini, depuis les sacrifices sanglants des Druides jusqu'aux annales de la résolution, et changeant avec les siècles tant par ses actes, par ses faits, que par ses costumes? Les élèves, qui naturellement n'ont pas encore été en Italie ou en Grèce, – sauf exceptionnellement M. Benouville par exemple ont dû faire leurs études de paysage en France, soit aux environs de Fontainebleau, soit en Normandie, en Auvergne, dans lesVosges, en Provence, soit purement et simplement dans la vallée de la Marne ou bien dans celle de Montmorency. ici même on aurait pu trouver un sujet historique intéressant, témoin J.J. Rousseau, quittant son ermitage pour fuir en Suisse et échapper aux persécutions, faisant ses adieux à cet excellent maréchal de Luxembourg et se disposant a monter dans la chaise de poste que ce généreux seigneur lui a donnée. Oui mais un carrosse peut-il entrer eu comparaison avec un char antique aux yeux de messieurs de l'Institut, et nos habits du XVIII° siècle valent-ils ceux des anciens Grecs ? D'ailleurs le sujet aurait eu trop d'intérêt; le public s'y fût attaché, et alors on comprend que les us et coutumes académiques eussent été violés. De l'intérêt, de ces choses qui émeuvent, qui parlent au cœur, qui nous instruisent fi donc ! est-ce qu'elles ont leurs entrées franches à l'Académie?

- Mais des sujets historiques réunissant ces conditions, nous en trouverions mille tant aux environs de Paris que dans le reste de la France et il y aurait de tout, des forêts majestueuses ou sauvages, des lacs limpides ou agités, des rivières au cours tranquille ou tumultueux, des montagnes aux masses imposantes ou aux riantes ondulations, des vallées fraîches, ombreuses bocagères; des sources dont le cristal pur reflète l'azur des cieux, de vieux édifices, des ruines magnifiques, vingt, cent espèces de vétusté; enfin de tout ce qu'il faut pour faire de l'historique et du motif. Nous sommes aussi riches que qui que ce soit sous ce rapport, et nous ne le cédons à aucun pays du monde. Mais la France a été oubliée à dessein dans la machine a sujets; et comment en sortirait-il quelque chose de national, alors qu'on n'a pensé qu'à la Grèce, à l'Italie et à la Judée car, il faut être juste, de temps à autre la monotonie des sujets grecs et romains est interrompue par un sujet judaïque.

A défaut d'étude sur l'ile d'Alcinoüs aujourd'hui l'ile de Corfou - les concurrents sont allés chercher aux serres du Jardin des plantes les spécimens de quelques plantes étriquées des tropiques pour exprimer la vexation de l'ancienne Grèce au Louvre, d'anciens tableaux à soleil couchant et couché de vieux Claude Lorrain devenus douteux dévernis et revernis dix fois, glacés, voilés à plaisir tant sur les premiers plans qu'aux plus profonds lointains, pour rendre des effets de soleil à son déclin; dans les ateliers, des toiles récentes pour imiter le gâchis en vogue; et dans les fabriques de papier peint des modèles pour arriver avec deux teintes plates à la variété féconde de la nature. Les uns se sont jetés dans le vigoureux, les autres dans les contrastes. Ici sur le premier plan, c'est une masse bien noire, bien pleine, lançant çà et là en l'air quelques fiers balais de bouleau qui se dessinent en silhouette foncée sur un ciel clair. En opposition de cette masse obscure, une grande lumière présentant par cette antithèse l'effet tout blanc ou tout noir du damier. Là, c'est une sombre vapeur du soir dérobant aux regards tout le travail de l'artiste, et faisant confondre tous les plans de manière à ne rien distinguer Un troisième, c'est un imitateur de M Corot, qui un peu moins lâché que le maitre a été plus ambitieux que lui, et, pour donner une teinte vigoureuse à son ciel, est allé emprunter les pâles couleurs de l'oiseau des Canaries. Un autre a fait un semis des couleurs les plus crues en émiettant l'indigo pur, le rouge pur, le jaune pur et le blanc pur, au milieu d'une forêt touffue d'estragon saupoudré d'une quantité innombrable de petites étoiles toutes robes et a couronne cet ensemble par une soi-disant montagne toute perforée de taches blanches qu'on peut prendre à volonté pour des trous, des fleurs ou des moutons. Celui-ci a copié dans quelques vieilles gravures ce pin d'Italie qui s'élance, au milieu d'une masse compacte lavée à la Flandrin, dans une autre atmosphère que la sienne le tout rehausse par un coloriage jaunâtre étendant partout sa teinte blafarde. Celui-là a fait son cours d'étude chez les marchands de papiers peints ou chez Corot. Plus loin on trouve une œuvre raisonnable, sagement conçue, habilement exécutée, et qui, si elle ne représente pas l'ile des Pheaciens, permet au moins de reconnaître une nature quelconque étudiée en plein air, dans les champs, dans les bois, et non dans les ateliers ou les musées. Pour terminer enfin avec le dernier, qui est le premier dans l'ordre d'admission du jury, qu'y trouve t-on? Un énorme volume  de peupliers bien droits, bien uniformes, bien compactes, sans le moindre air qui agite ces épaisses murailles de verdure et c'est dommage, car le lointain est heureusement compris, heureusement rendu.

Ce n'est pas tout mais ici le reproche doit moins s'adresser aux concurrents qu'aux maîtres Pourquoi donner des sujets à figure à des gens qui ne savent pas ce que c'est que des figures? Est-il possible de plus estropier, de plus enlaidir Ulysse et Nausicaa que ne l'ont fait, à l'envi l'un de l'autre, chacun des élèves? Où donc est cette jeune beauté, qui, par ses traits et sa stature, ne le cédait point aux déesses ? Où donc Ulysse? Où donc le charme surnaturel répandu par le pouvoir de Minerve sur toute la personne du héros? C'est là un spectacle déplorable que cette vue de personnages copiés sur d'informes statuettes venues du Congo ou de la Cochinchine.

Et qu'on ne se retranche pas derrière une fin de non recevoir; qu'on ne décline pas la qualité de paysagiste pour excuse. Quand il s'agit de paysage historique de paysage a sujet, on doit s'abstenir, si l'on ne réunit pas les qualités nécessaires pour concourir. C'est là ce que MM. les professeurs ne devraient pas ignorer. Tout ceci est fâcheux à dire, mais la vérité avant tout; et puis ces vieilles traditions qui sont toujours en permanence, s'opposent sans cesse au progrès, à la vie, au mouvement! N'en finira-t-on jamais avec elles ?

A l'exception du paysage historique de M. Benouville, nous ne voyons guère à qui des sept autres concurrents nous pourrions adresser des éloges Seul il mérite un prix, le premier; et, si nous avions voix délibérative au chapitre il n'y en aurait pas de second. Cependant cette mesure serait rigoureuse; car, en définitive, les élevés doivent-ils pâtir de la maladresse des ordonnateurs qui commandent, sans raisonnement, sans réflexion, des sujets impossibles à traiter même par des hommes ayant déjà vieilli dans la pratique?

Après avoir blâmé les oppositions tranchées de M. Grenet, nous louerons sa composition qui est pittoresque malgré la lourdeur du massif d'arbres à droite. MM. Lecointe et Laugée ont demandé des inspirations aux vieux maîtres, ce n'est pas ce qu'il nous faut. M. Bellet est le partisan de M Corot, M. Laurens des marchands de papier peint.

M. Bouret aime, comme M. Bellet, les tons célestes tirant énormément sur le jaune serin. Quant à M. Teutaud, il est un exempte de ce que peuvent produire dans un concours les doctrines académiques. Voilà un jeune homme qui s'est pose dans le monde artistique Il s'est créé une sorte de réputation méritée sous plusieurs rapports; il a eu des succès assez légitimes au Salon de Paris; son nom est même devenu populaire dans certains ateliers. Tout à coup il lui prend fantaisie de voir Rome, et au lieu de suivre le chemin le plus direct, c'est-à dire d'aller en voyageur libre de toutes entraves, il croit devoir passer par la villa Médicis. Pour se rendre favorables les dispensateurs des grâces, il sacrifie son originalité à leurs exigences. Qu'en est-il résulté? C'est qu'il a produit l'œuvre la plus incohérente qu'il soit possible de voir, où les qualités qu'il possède sont perdues sous un cliquetis éblouissant de couleurs étourdissantes. Un second tableau, comme celui du concours de cette année, et M. Teutaud est un homme perdu; il ne comptera plus au nombre des artistes.

Si nous avons été sévères dans l'appréciation du concours, c'est qu'il est pénible de voir des épisodes du plus grand poème connu dans l'antiquité, travestis d'une manière presque burlesque, et cela parce qu'il convient toujours à la routine de renverser les lois du sens commun.

21 Septembre 1845 - Journal des artistes, 1844

 

Documents de Désiré François Laugée

 
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